Intervention de Bernard Saincy au Forum Convergences 9 septembre 2014 Paris

Intervention de Bernard Saincy, Président Fondateur d’Innovation Sociale Conseil au Forum Convergences à Paris le 9 septembre 2014

Table ronde: « Partenariats pour changer d’échelle: quels modèles économiques pour développer l’innovation sociale? »

Participants à la table ronde: Philippe AZIZ, Directeur des activités sociales AG2R-LA MONDIALE ; Emmanuel De LUTZEL, Chargé de mission social business BNP Paribas ; Bernard Devert, Président fondateur Habitat & Humanisme ; Hanalia FERHAN, directrice ACTED Yemen ; Florence GILBERT, Directrice générale Wimoov ; Sylvain WASSERMAN, Co-Président UNIS-Cité ; Bernard SAINCY, Président-fondateur Innovation Sociale Conseil

Deux questions du modérateur, Charles-Benoît HEIDSIECK, Le RAMEAU, à Bernard Saincy

(Prise de notes à partir de l’intervention orale)

1/ Vous définissez souvent les modèles hybrides comme des modèles visant à réduire « la double peine » qui touchent les populations défavorisées. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui la résolution de la double peine, la « poverty penalty » pour reprendre l’expression anglaise, c’est à dire le fait que les populations pauvres paient plus chers les produits et les services est à la base des modèles économiques hybrides. Je considère que c’est un marqueur de ces modèles. Il en existe un autre tout aussi important : la contribution à la réduction des inégalités environnementales qui font que les populations les plus pauvres subissent des conditions environnementales plus dégradées que le reste des populations. Ce sont ces deux marqueurs quant à la finalité des projets qui permettent de différencier un modèle économique hybride d’un modèle classique.

Le modèle économique hybride n’est pas un modèle médian entre le modèle subventionné public et privé (insuffisant en terme de montant, surtout en temps de crise et peu pérenne car insuffisamment approprié par les populations) et le modèle de marché qui est inadapté aux populations les plus pauvres (le marché a un coût élevé et les populations pauvres sont trop pauvres pour assumer les coûts de transaction associés à la création d’un marché).

Le modèle économique hybride c’est une façon de repenser l’approche de la grande pauvreté :
1. de repenser complétement le marketing : il ne s’agit pas d’adapter un produit, un service ou même un circuit de distribution existant. Il s’agit d’innover en repartant d’une analyse fine des besoins et des attentes, d’une analyse des capacités financières des populations (elles existent) et d’une analyse des « capacités » (les capabilities pour reprendre un terme d’Armatya Sen) des populations notamment en terme d’engagement, de co création et d’appropriation du modèle.
2. de réarticuler les sources de financement en fonction des stades de développement des projets (conception, expérimentation, modélisation, essaimage et finalement industrialisation) : mobiliser les subventions privées ou publiques, plutôt en début de projet et les investissements privés (selon diverses modalités et notamment ce que l’on appelle les financements innovants) plutôt en phase d’essaimage et d’industrialisation. Enfin, fonder le modèle sur le revenu d’activité qui est le fil rouge du projet et qui va prendre une place croissante en fonction des stades du projet jusqu’à être prédominant en phase d’industrialisation.

C’est par ce revenu d’activité que j’en reviens à la double peine.

Pour être viable, le projet va devoir proposer des produits ou des services mieux adaptés, moins chers et de meilleure qualité que ceux auxquels ont accès les populations pauvres. « On ne vend pas aux pauvres » n’importe quoi à n’importe quel prix, on conçoit avec eux un mieux être fondé sur un bénéfice réel.

Prenons un exemple dans le domaine de l’énergie : il s’agit de remplacer une énergie chère et de mauvaise qualité à base de kérosène souvent ou de bougies par des systèmes modernes comme les micro réseaux à base de production hydraulique ou des systèmes solaires individuels et cela pour un coût inférieur.

2/ Lorsque vous parlez des modèles économiques hybrides, vous faites souvent la différence entre les projets à l’international et projets en France et également entre les projets de services et de biens de consommation. Pourquoi ?

Mon expérience est que ces projets en France ou à l’étranger se conçoivent différemment même si dans les 2 cas on peut les qualifier de modèles économiques hybrides.

Pour 2 raisons :

- la première est totalement évidente : les niveaux de développement sont très différents et les mobilisations financières potentielles aussi.

- la seconde tient aux niveaux différents d’organisation sociale. Dans les pays les moins avancés, par exemple on souffre encore (même si cela progresse) de l’absence d’un système bancaire solide ce qui ne facilite pas l’accès au crédit. De même, les systèmes de protection sociale sont quasi inexistants et les structures d’éducation souvent défaillantes. Les projets vont donc être pensés ex nihilo même s’ils peuvent s’intégrer aux schémas de développement des pays (qui prennent aujourd’hui de la consistance) et s’appuyer sur des exemples souvent portés par des ONG ou des organismes de financement nationaux ou internationaux. Dans les pays développés les programmes de social business vont être très différents. Il va falloir innover en jonglant avec des systèmes existants. Et placer l’innovation dans le domaine public ou au sein d’institutions ou de quasi institutions comme sont les entreprises par exemple en développant l’intrapreneuriat social. Dans ce dernier cas, la viabilité du projet ne va pas seulement être financière mais va intégrer des éléments extra financiers propres à l’entreprise : en terme de recherche de sens, de cohésion sociale interne, de retour à des processus innovants au sein même d’entreprises. Dans l’énergie par exemple la lutte contre la précarité énergétique va s’appuyer sur un certain nombre de dispositifs existants par exemple les bailleurs sociaux, les PLAI (prêts aux logements d’aide à l’insertion), les soutien des collectivités territoriales et des entreprises énergétiques…etc. ces dernières vont trouver une légitimité sociale en s’engageant dans ces projets et devenir des investisseurs. L’innovation va être principalement dans la ré-articulation des dispositifs et leur fléchage vers les populations les plus en difficulté.

La deuxième question tient à la différence entre les projets relatifs à des services essentiels ou a des biens de consommation. Je crois que cette différence est importante. C’est à la fois une question relative au rapport à la subvention publique, une question technique et une question politique.
Je ne crois pas une seconde à des projets importants dans les domaines d’infrastructures se développant sans subvention publique. Et éthiquement, pourquoi demander à des pays peu développé de trouver des solutions seulement privées quand les pays développés ont créé leurs infrastructures par subvention ?

La raison technique est qu’il peut y avoir du low cost dans les biens de consommation mais difficilement dans les services essentiels et tout particulièrement pour les services essentiels en réseau.

Ceci dit il faut dans la création de business social être très pragmatique car les passerelles entre biens de consommation et services essentiels en réseau se multiplient. Dans le domaine de l’électricité, bien typique de réseau, l’émergence des systèmes solaires individuels nous rapproche d’un bien de consommation. A l’inverse l’alimentation lorsque l’on est dans un circuit court (produit et consommé sur place) est un bien de consommation pur lorsque circule sur les territoires par camion ou même avion pour atteindre les marchés ne devient-elle pas un service de réseau…

Enfin une question politique distingue les modèles économiques hybrides lorsqu’ils concernent des biens de consommation ou des services essentiels, à fortiori lorsqu’ils sont des services en réseau. Il est possible d’arrêter un projet relatif à des biens de consommation notamment s’il n’est pas viable, il est par contre extrêmement difficile de la faire pour un service essentiel. La raison est simple : les populations qui ont bénéficié d’un service essentiel (accès à l’eau potable, à l’énergie, à la santé…) ne peuvent pas, et c’est tout à fait compréhensible, s’en voir dessaisi, ce qui serait une régression. Les pouvoirs publics locaux ne l’accepteront pas non plus. En conséquence le modèle économique hybride relatif aux services essentiels va dès son origine être construit pour qu’à une échéance fixée, le projet puisse être porté par les populations, les acteurs économiques et pouvoirs publics locaux uniquement. Les éventuels investissements ou subvention privées ont vocation à se retirer à l’issue d’un processus de viabilisation du projet hors leur présence. La possibilité pour un investisseur de se retirer à terme d’un projet est la condition du lancement du projet et doit se traduire dans le modèle et le plan d’affaires.

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