Intervention de Bernard Saincy discutant du nouveau livre de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée « L’entreprise dans la société, une question politique » La Découverte, Paris, Mars 2015, 277 pages

couverture livre Capron mars 2015

A propos du livre de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée
« L’entreprise dans la société » La Découverte, 2015

Intervention de Bernard Saincy, discutant à Paris Dauphine le 17 mars 2015

Merci à Françoise et Michel de m’avoir proposé d’être un des deux discutants de leur récent livre lors de cette soirée à l’Université Paris Dauphine.

D’emblée je voudrais saluer le travail très important réalisé par Michel et Françoise pour ce livre. Ce livre est très différent des livres managériaux qu’habituellement on peut lire sur l’entreprise, sur les rapports que celle-ci entretient avec la société et sur la RSE.

Il y a un travail de recherche considérable qui est plus large que la seule RSE car le livre s’interroge sur la place et le rôle de l’entreprise « dans et par rapport à la société ».

Il y a une « érudition » sur le sujet, une richesse d’argumentaire, des quantités de références à des théoriciens des organisations et du management mais aussi des philosophes et sociologues (comme Ulrich Beck qu’en page 110 vous écornez un peu en contestant, à juste titre de mon point de vue, sa thèse selon laquelle les partenariats entreprises/ONG ne seraient que des cautions pour les entreprises).

Tout cela donne de l’intérêt et de la profondeur à cet ouvrage.

Il y a aussi un parti pris : celui plutôt d’une vision « institutionnaliste de la RSE » qui tranche avec la littérature managériale plutôt « contractualiste ».

Mais ce parti pris n’exclut pas la présentation objective des différents points de vue.

La vision théorique est d’autant plus affinée qu’elle s’appuie sur un engagement militant des 2 auteurs notamment au sein (mais il y en a d’autre) du Forum citoyen sur la RSE.

Enfin, quoique dense, ce livre est pédagogique.

Pour toutes ces raisons, le livre de Françoise et Michel est, de mon point de vue, appelé à devenir une référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’entreprise et la RSE.

Avant de discuter les thèses du livre, je me suis livré à un exercice de comparaison globale entre le livre des auteurs en 2004 « Mythes et réalités de l’entreprise responsable » et le livre d’aujourd’hui.

Il y a un monde entre ces deux livres !

Cela démontre deux choses :

- En 10 ans la réflexion des deux auteurs s’est approfondie,

- et surtout en 10 ans la RSE a parcouru un chemin important même si vous notez dès l’introduction et à juste titre : « Le concept de RSE n’est pas plus aisé à définir aujourd’hui qu’il y a une dizaine d ‘années car il s’est propagé sans acceptation commune ».

En 2004, la RSE était une notion confidentielle. Les débats sur ISO26000 commençaient juste. On parlait à peine dans les entreprises de parties prenantes (encore moins de la théorie des parties prenantes concept central dans la RSE et sa propagation mais comme vous le soulignez qui à des limites : manque de représentativité, asymétrie des représentativité actionnaires/sous traitants ce qui limite la définition de l’intérêt général par une simple délibération entre parties…) encore moins de leur intervention, de leur consultation et de partenariats avec elles. Les Etats ne s’étaient pas vraiment penchés sur le sujet et la directive de l’Union européenne enjoignant les Etats à définir un Plan National RSE dans chaque Etat n’existait pas. Comme la RSE englobe les droits de l’homme et l’environnement, les principes Ruggie sur les droits de l’homme et les sociétés transnationales n’existaient pas (2011) et les débats sur la justice environnementale et sur le climat non plus.

Il y a donc un chemin parcouru mais est-il suffisant ?

Tout en reconnaissant les avancées vous semblez pencher pour le non. J’aimerais bien vous entendre sur ce sujet car finalement si l’on considère que « la RSE est un terrain d’intervention sociale pour les acteurs » cela veut dire que les acteurs restent encore timides sur le sujet.

Sur ce point, j’ai été très intéressé par votre chapitre 4 qui s’appelle « les dynamiques relationnelles des acteurs ».

Vous analysez d’une façon exhaustive les différentes stratégies notamment des ONG (plaidoyer, consultation, coopération, philanthropie..) mais aussi des organisations syndicales, des investisseurs ISR et des consommateurs dont vous notez à juste titre que leur représentation est complexe.

Concernant les ONG, vous posez la question « les ONG constituent-elles des contre-pouvoirs aux puissances économiques mondialisées ? » Je reste un peu interrogatif sur la réponse que vous suggérez et que l’on peut résumer par la lecture d’un passage de votre livre page 107 : « Ainsi les firmes ont subi un processus de délégitimation due à l’élargissement sans contrôle de leur domination, alors que les organisations de la société civile alimentent cette crise de légitimité tout en offrant un horizon moral vers lequel les firmes sont conviées à s’orienter ».

Sur les syndicats vous faites une remarque au regard de leur vision différente de celle des ONG. Ainsi page 106 vous écrivez : « Le fait que les syndicats considèrent la RSE comme faisant partie du dialogue social, alors que les ONG estiment que le dialogue social est un aspect de la RSE, illustre bien la différence d’approche entre deux mondes qui apprennent cependant de mieux en mieux à se connaître et à travailler ensemble… »

J’en viens maintenant aux réactions des entreprises elles-mêmes.

Vous avez un paragraphe page 122 qui s’appelle « La réactivité des milieux d’affaires : le business case comme compromis ». Je serais très content que vous précisiez votre approche qui est très incisive.

Je pense que vous abordez là le débat sur l’auto régulation v/s la régulation institutionnalisée ; la soft law v/s la hard law.

Sur ce point j’apprécie particulièrement que vous sortiez clairement des oppositions classiques et parliez plutôt de combinatoires. Ainsi page 126, vous écrivez : « Les initiatives et expériences en cours constituent l’ébauche de nouvelles formes de régulation mondiale et peuvent dessiner l’esquisse d’un nouveau contrat social mondial. Cette régulation prend des formes diverses et hybrides qui combinent conventions internationales interétatiques, réglementations nationales, normes professionnelles privées, corégulation et démarches volontaires des entreprises, c’est à dire des combinatoires soft law/hard law ».

En somme ISO 26000 -norme privée- et la récente Proposition de projet de loi sur le devoir de vigilance -norme publique future- participent de la même façon à la promotion de la RSE.

Je m’interroge si ce débat soft law contre hard law n’est pas le même qui a agité (et agite encore) les débats sociaux entre la Loi et le Contrat comme générateurs de droit social alors que l’étude de l’histoire sociale nous montre que les deux y ont contribué.

J’en viens sur un sujet qui me tient à cœur le Social Business. Je dois dire que dans ce livre très construit et rigoureux, il s’agit d’un passage qui me laisse perplexe. Vous écrivez ainsi en page 182 : « Ainsi, même si les frontières sont souvent floues et peu étanches, le principe du social business ne peut être confondu avec celui des démarches RSE : partant d’un objectif économique, elles visent à intégrer des préoccupations sociales au sein d’une activité qui n’avait pas été conçue a priori pour cela, alors que le social business partant au contraire d’un objet à utilité sociale, conduit à marchandiser le service rendu ». Je peux entendre votre point de vue si vous faites référence à des expériences peu convaincantes de développement de social business en lieu et place de services publics privatisés dans des pays développés (Royaume uni par exemple). Mais cela, à mon avis, n’est pas le modèle dominant de l’entrepreneuriat social et pas le cas dans les pays les moins développés.

Votre livre est aussi parfois descriptif. J’ai ainsi reconnu beaucoup de choses vécues dans votre description du directeur du développement durable comme un « marginal sécant » (expression que vous empruntez à Crozier) et qui joue un peu un rôle d’interprète ou d’intermédiaire entre les dirigeants de son entreprise et les parties prenantes. C’est vrai que parfois c’est cocasse !

Je voudrais enfin conclure sur votre dernier chapitre « vers une conception renouvelée de l’entreprise » et sur votre conclusion générale.

On y sent une volonté de proposer des pistes à l’usage des différents acteurs.

Plusieurs ont retenu mon attention : une approche par les droits et les devoirs des entreprises, des propositions sur leur gouvernance plus partenariale, l’articulation de la responsabilité de l’entreprise avec ses filières et ses territoires, une réflexion sur l’utilité sociale…etc.

Ces propositions sont lancées maintenant dans le débat public et c’est un autre des mérites de ce livre.

Ce livre très documenté ne propose rien de moins qu’un ré encastrement de l’entreprise dans la société cela en essayant de clarifier et redynamiser la notion de RSE en la débarrassant de toute vision utilitariste. C’est une réflexion utile et d’actualité.

Ce livre est donc à mettre en toutes les mains…

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