Label ISR : le gouvernement français avance

Le gouvernement français souhaite créer un label ISR (Investissement socialement responsable). Une annonce datant de 2012, mais dont les grandes lignes du projet sont désormais formalisées. Si la création d’un label ISR public répond aux attentes des professionnels, elle comporte des risques dans sa mise en œuvre.
Le label ISR doit désormais faciliter la diffusion de l’ISR auprès d’un public plus large. Les placements ISR sont susceptibles de ramener les épargnant vers les marchés financiers puisqu’ils permettent de leur expliquer la finalité de ces placements qui combinent performance financière et extra-financière.
En apposant un label sur des produits financiers parce qu’ils ont des composantes environnementales et sociales, le gouvernement sera confronté à une attente forte des épargnants sur les qualités extra-financières de ces produits. Tout l’enjeu du dispositif public repose sur cette notion de mesure d’impact. Il ne suffit pas de mesurer avec des indicateurs hétérogènes, en termes de méthodologie et d’exigence, combien de CO2 a été émis ou réduit ou combien d’emplois ont été créés par les entreprises détenues dans un portefeuille pour attester de la performance environnementale et sociale de la gestion financière ISR. Il va désormais falloir prouver que les fonds labellisés sont clairement composés d’entreprises « mieux-disantes » sur un plan environnemental et social.
L’un des gages de crédibilité repose sur l’attribution du label par des tiers indépendants susceptibles de vérifier cette dimension. Pour crédibiliser le dispositif gouvernemental, l’homologation des futurs labellisateurs par un organisme indépendant, le Comité Français d’Accréditation (COFRAC), est prévue, à horizon 2016, sur un cahier des charges et un référentiel à définir. Pourtant, le gouvernement voudrait quand même lancer une première édition en 2015.
Le calendrier présenté vendredi par l’Etat est ambitieux. Il s’agit de finaliser le cahier des charges d’ici un à deux mois, de choisir trois organismes de labellisation pour le premier exercice du label au printemps, et de lancer l’appel à candidature pour les fonds dès cet été. Ce lancement à marche accélérée pourrait exposer le projet du gouvernement à des accusations d’auto-labellisation déguisée. Proposer aux investisseurs français un label robuste et crédible, assorti d’indicateurs d’impact susceptibles de les convaincre qu’ils peuvent financer des modèles économiques plus durables, semble être la condition sine qua non pour exporter la démarche ailleurs en Europe.
La France sera par ailleurs très observée dans ces démarches de fléchage des flux financiers vers des modèles économiques plus respectueux de l’environnement et des droits sociaux l’année où elle accueille la COP21.

Accès à l’énergie en Afrique subsaharienne : lancement du Energy Access Ventures Fund

Schneider Electric en partenariat avec la CDC Group – the UK Department for International Development (DFID), la Banque Européenne d’investissement, FISEA-PROPARCO, l’OFID, et le FFEM-AFD, ont annoncé la création d’Energy Access Ventures Fund le 2 mars dernier.
Ce fonds a pour ambition de transformer le tissu social et de stimuler l’économie africaine afin de réduire le niveau de pauvreté sur le continent par l’électrification d’un million de personnes à l’horizon 2020. Géré par Aster Capital, le fonds mobilisera 54,5 millions d’euros et prévoit d’investir dans des PME africaines avec pour objectif l’électrification d’un million de personnes à l’horizon 2020
Le manque d’électricité en Afrique subsaharienne est un frein majeur au progrès social, au développement économique et nuit à l’environnement. Energy Access Ventures Fund a l’ambition de soutenir durablement le développement de l’accès à l’énergie des populations les plus défavorisées, en renforçant les dispositifs énergétiques locaux.
Le fonds cible principalement les PME locales promouvant des solutions d’accès à une électricité sobre en carbone et à bas coût pour les populations périurbaines et rurales d’Afrique subsaharienne. Il a pour objectif de soutenir ces entreprises qui le plus souvent n’ont pas accès à l’offre traditionnelle de financement. Il sera déployé dans un premier temps au Burundi, en Ethiopie, au Kenya, au Malawi, au Mozambique, en Ouganda, au Rwanda, en Tanzanie, en Zambie et au Zimbabwe.
Au-delà du financement, divers programmes d’assistance technique permettront de fournir un soutien aux entreprises locales dans leurs politiques de gestion, de gouvernance, d’efficacité énergétique et de bonnes pratiques environnementales. Le fond fournira également aux entreprises sélectionnées :
- des professionnels qualifiés mis à disposition par Schneider-Electric (ingénieurs, spécialistes de l’approvisionnement, experts marketing, responsables d’études) qui pourront accompagner les entreprises locales et partageront leurs compétences pour renforcer le capital humain existant ;
- une évaluation des incidences sociales et environnementales de leur activité, avec pour objectif de limiter leur impact sur l’environnement ;
- un support technique en les accompagnant efficacement sur des sujets tels que les réglementations internationales.
Energy Access Ventures Fund a pour but de combiner investissement économique, innovation et développement de compétences. Ce fonds bénéficiera de l’expérience acquise dans le cadre du fonds d’investissement Schneider Electric Energy Access (SEEA), visant à soutenir le développement d’initiatives entrepreneuriales autour de l’accès à l’énergie.

Climat : les maires des capitales et grandes villes européennes s’engagent à Paris

Jeudi 26 mars, Anne Hidalgo a reçu à l’Hôtel de Ville les représentants des capitales et des grandes villes des 28 Etats membres de l’Union européenne pour un Sommet dédié à la lutte contre le changement climatique, à l’issue duquel une déclaration commune a été adoptée à main levée.
Les maires se sont engagés, notamment, à rendre compte périodiquement et publiquement des efforts entrepris dans la lutte contre le dérèglement climatique, à renforcer la coopération et le partage d’expérience avec les villes du monde entier et à investir en priorité sur les secteurs principalement responsables des émissions de gaz à effets de serre (transports, bâtiment, approvisionnement en énergie, valorisation des déchets). Entourés par les réseaux de villes et de territoires comme le C40, ICLEI, Energy Cities, Climate Alliance, CGLU, CCRE, AFCCRE, Eurocities, Climate Alliance , les représentants des villes lanceront une initiative commune pour coordonner l’investissement public des collectivités dans des filières industrielles « vertes », tels que les transports électriques ou l’énergie renouvelable. D’autre part, les collectivités s’engageront à grouper leurs achats concernant: les bus électriques, les bennes à ordures 12-16 tonnes et l’électricité verte. L’idée étant aussi de faire baisser les prix et de peser sur le secteur industriel en matière d’énergies propres.

Source : paris.fr
Pour la première fois, les maires d’Europe s’unissent par-delà les frontières politiques pour faire face à des enjeux de fond. La ville de Paris démontre également sa forte mobilisation sur ce sujet, à quelques mois de la COP21.
Cet engagement des maires européens traduit en outre une importante prise de conscience. Nul ne peut plus ignorer, désormais, le poids des villes et de l’urbanisation dans la consommation énergétique mondiale. En l’espace d’un siècle, de 1950 à 2050, la population urbaine mondiale va passer de 2,5 milliards de personnes à près de 10 milliards. Entre 2000 et 2050, ce sont pas moins de 3 milliards de personnes qui s’installeront dans des villes sur toute la planète. En moins de 100 ans, la planète passera d’un monde à 70% rural à un monde à 70% urbanisé et les espaces urbains sont contributeurs à hauteur de 70% des émissions de gaz à effet de serre.

Climat: la France crée une commission sur l’aide aux pays du Sud

Le président François Hollande a chargé une nouvelle commission de conseiller le gouvernement sur les financements innovants à mettre en œuvre pour aider les pays du Sud face au changement climatique, question clé de la conférence de décembre à Paris.
Composée d’économistes, acteurs financiers et représentants d’entreprises, la commission sera coprésidée par l’ancien ministre EELV Pascal Canfin et l’économiste Alain Grandjean, selon la lettre de mission du président. La commission devra présenter ses conclusions fin mai.
En 2009, à Copenhague, les pays du Nord s’étaient engagés à fournir à ceux du Sud une aide de 100 milliards de dollars par an de financements publics et privés, à partir de 2020, pour lutter contre le réchauffement climatique et y faire face.
Le respect de cet engagement sera un des points clefs de la conférence de Paris, le rétablissement de la confiance sur ce plan étant une condition absolument nécessaire pour la réussite de la conférence, rappelle François Hollande. Dans la lettre de mission, il précise d’ailleurs que la France mobilisera en amont (de la conférence de Paris) les chefs d’Etat et décideurs concernés sur cette problématique du financement.
Dans un contexte de tension sur les finances publiques de nombreux pays, il sera notamment nécessaire, pour répondre à ces engagements, de développer l’usage d’outils de financements innovants. Cette commission indépendante sera chargée de conseiller le gouvernement français sur la façon de faire avancer l’agenda des financements innovants dans les différentes enceintes internationales auxquelles il participe. Elle examinera l’état de développement et le potentiel des divers dispositifs financiers innovants proposés à ce jour et visant à faciliter le financement de l’atténuation et de l’adaptation au changement climatique dans les pays du Sud, ajoute le chef de l’Etat.
Des représentants des ministères des Finances, des Affaires étrangères et de l’Ecologie seront associés aux travaux de la commission.

pour en savoir plus: - http://www.romandie.com/news/Climat-la-France-cree-une-commission-sur-l039aide-aux-pays/572533.rom

D’après l’AIE, les émissions de CO2 ont stagné en 2014

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a annoncé le 13 mars dernier que les émissions de dioxyde de carbone liées à la production d’énergie étaient restées stables en 2014. C’est la 1ère fois en 40 ans d’évaluations que l’on peut observer une stagnation des émissions n’étant pas associée à un déclin du PIB mondial. En 2014, le PIB mondial a cru de 3%.
Le niveau d’émissions associées à la consommation d’énergie s’est élevé à 32,3 milliards de tonnes en 2014, un niveau comparable à l’année précédente. C’est une excellente nouvelle qui arrive à quelques mois de la Conférence Climat de Paris en décembre 2015, où tout l’enjeu sera d’imaginer un modèle de développement économique et social soutenable, bas carbone.
L’Agence internationale de l’énergie attribue cette diminution d’émission à une modification sensible de la consommation d’énergie en Chine, qui réduit sa production électrique à partir de charbon et s’affirme comme le leader mondial des énergies renouvelables. La Chine a investi près de 90 milliards de dollars dans les énergies renouvelables en 2014, selon Bloomberg New Energy Finance. Les émissions en Chine auraient diminué de 0.7% en 2014, en raison d’une diminution de la consommation de charbon de 3%, selon l’Agence statistique gouvernementale chinoise.

Dans les pays industrialisés (OCDE), de multiples actions d’efficacité énergétique et la poursuite du développement des énergies renouvelables ont permis d’atteindre cette stagnation des émissions de CO2.
Les données de l’AIE doivent être nuancées : en effet, celles-ci ne prennent en compte que les émissions associées à l’énergie, la production de ciment (une poste important d’émissions) est exclue de l’analyse de l’AIE. En outre, ce niveau émission reste loin du niveau requis pour limiter le réchauffement climatique à +2°C d’ici la fin du siècle, niveau reconnu comme acceptable par la communauté internationale. Il sera ainsi nécessaire de diviser les émissions globales de gaz à effet de serre par 3 d’ici 2050 pour maîtriser une telle élévation de la température moyenne à la surface de la planète.
pour en savoir plus:
- http://www.iea.org/newsroomandevents/news/2015/march/global-energy-related-emissions-of-carbon-dioxide-stalled-in-2014.html
- http://www.rtcc.org/2015/03/16/how-significant-is-news-that-co2-energy-emissions-stalled-in-2014/

Intervention de Bernard Saincy au Forum Mondial du Développement Durable, Paris, 16 mars 2015

13ème Forum Mondial du Développement Durable, Paris, 16 mars 2015

Intervention de Bernard Saincy, Président d’Innovation Sociale Conseil

Session 3 : Sensibilisation et mobilisation du public

« Comment dans un monde empreint de préoccupations de tous ordres, ramener le fait climatique vers le haut des priorités et faire comprendre la nécessité de s’y atteler ? »

Un constat : voilà plus de 20 ans maintenant que les conférences climatiques se réunissent sans que celles ci ne se penchent assidument sur ce qui devrait constituer le levier fondamental : la sensibilisation de tous les publics et l’éducation au dérèglement climatique.

Pourtant comme le précise la présentation de notre débat de cet après midi, la convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique dans son article 6 prévoit de développer l’éducation, la formation et la sensibilisation du public :

- D’une part en « encourageant l’élaboration et l’application de programmes d’éducation et de sensibilisation du public sur les changements climatiques, l’accès aux informations, la participation publique à l’examen des changements climatiques et la formation des personnels scientifiques, techniques et de gestion,

- D’autre part en soutenant la coopération des Etats dans la mise au point et l’échange de matériels éducatifs et de sensibilisation.

Pour ce qui concerne l’éducation, l’Unesco a lancé en 2005 la décennie des Nations Unies de l’éducation en vue d’un développement durable. Des progrès ont été accomplis dans les Etats. C’est vrai dans les Etats les plus touchés par le dérèglement climatique (Afrique, Iles du Pacifiques, Asie du sud est…) et aussi dans les pays développés. En France si l’éducation à l’environnement existe depuis 1977, ce n’est que depuis le début des années 2000 que l’on assiste à une réelle prise en compte de cette dimension dans les établissements scolaires avec la généralisation de l’éducation au DD (le Grenelle de l’environnement avait fait des propositions et en cette année 2015, les pouvoirs publics ont largement mobilisé les établissements scolaires sur cette thématique).

Pour la sensibilisation, les grands acteurs que sont les ONG, les pouvoirs publics mais aussi les entreprises, les syndicats s’y sont employés. La manifestation le 14 septembre dernier à New York réunissant plus de 500 000 personnes en est un exemple.

Tout ceci n’invalide cependant pas le premier constat : la sensibilisation et l’éducation au changement climatique sont très en dessous du nécessaire. Le défi est ainsi de mettre au cœur des débats de la CoP Paris Climat 2015 la sensibilisation et l’éducation au changement climatique.

En effet, la lutte contre le changement climatique passe par un changement profond de la société et donc des mentalités.

Comment y parvenir ? Sans doute en travaillant sur 2 axes :

- D’abord en prenant à bras le corps le paradoxe qui caractérise les questions climatiques : « le changement climatique est un problème mondial mais chacun de nous a la possibilité d’agir pour aider à le résoudre ». Cela suppose d’agir envers ceux qui contribuent le plus au changement climatique mais aussi encourager et valoriser les solutions,

- Ensuite en étant attentif à traiter les questions climatiques sur leur double aspect environnemental et social. Ce sont les pays les moins avancés, les populations les plus pauvres qui subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique (cf. Iles Vanuatu). Cela suppose de prendre en compte en permanence la dimension sociale du changement climatique.

A côté de la promotion indispensable des solutions techniques et sociétales pour lutter contre le changement climatique, il me semble important de promouvoir la notion de justice climatique (ou de justice environnementale). Celle-ci va permettre de lier la lutte contre le changement climatique à celle pour le développement, pour la citoyenneté, contre la pauvreté (voir à ce sujet le livre de Joan Martinez Alier « L’écologisme des pauvres »).

Cette notion de justice climatique s’incarne dans :

- Les négociations climatiques actuelles notamment par la demande des pays les moins avancés de bénéficier d’un financement de leur adaptation au changement climatique par les pays développés premiers responsables des émissions de gaz à effet de serre.

- La conférence d’Addis Abeba sur le financement de l’adaptation en juillet donnera sur ce point quelques indications pour la possibilité d’un accord ambitieux à la CoP21 de décembre prochain.

- Les débats autour des nouveaux objectifs de développement durable 2015 qui seront décidés en septembre 2015

Si la justice climatique au sens de justice distributive liée au changement climatique est une question internationale entre pays riches et pays pauvres c’est aussi une question intergénérationnelle.

Cette double démarche va concrétiser ce que les sociologues appellent « le pouvoir d’agir » des individus face à quelque chose qui a priori semble les dépasser et qui limite leur engagement.

Pour conclure, je souhaiterais revenir sur le thème de l’éducation proprement dite dont, je le disais en introduction est une question clé de la CoP21.

3 pistes de travail :

- Renforcer la capacité des Etats à dispenser une éducation au changement climatique globale en vue d’un développement durable de qualité dans le primaire et le secondaire,

- Encourager et renforcer des approches novatrices (interdisciplinaires, car l’éducation au changement climatique n’est pas une nouvelle discipline mais l’intégration de cette dimension au sein de chaque discipline) et tournées vers l’action. L’éducation au changement climatique est l’occasion de refonder l’éducation en promouvant une formation intégrale à la citoyenneté à côté des fondamentaux de l’éducation (lire, écrire, compter),

- Enfin accroître l’implication des différents acteurs (notamment les enseignants) et leur mise en réseau.

Intervention de Bernard Saincy discutant du nouveau livre de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée « L’entreprise dans la société, une question politique » La Découverte, Paris, Mars 2015, 277 pages

couverture livre Capron mars 2015

A propos du livre de Michel Capron et Françoise Quairel-Lanoizelée
« L’entreprise dans la société » La Découverte, 2015

Intervention de Bernard Saincy, discutant à Paris Dauphine le 17 mars 2015

Merci à Françoise et Michel de m’avoir proposé d’être un des deux discutants de leur récent livre lors de cette soirée à l’Université Paris Dauphine.

D’emblée je voudrais saluer le travail très important réalisé par Michel et Françoise pour ce livre. Ce livre est très différent des livres managériaux qu’habituellement on peut lire sur l’entreprise, sur les rapports que celle-ci entretient avec la société et sur la RSE.

Il y a un travail de recherche considérable qui est plus large que la seule RSE car le livre s’interroge sur la place et le rôle de l’entreprise « dans et par rapport à la société ».

Il y a une « érudition » sur le sujet, une richesse d’argumentaire, des quantités de références à des théoriciens des organisations et du management mais aussi des philosophes et sociologues (comme Ulrich Beck qu’en page 110 vous écornez un peu en contestant, à juste titre de mon point de vue, sa thèse selon laquelle les partenariats entreprises/ONG ne seraient que des cautions pour les entreprises).

Tout cela donne de l’intérêt et de la profondeur à cet ouvrage.

Il y a aussi un parti pris : celui plutôt d’une vision « institutionnaliste de la RSE » qui tranche avec la littérature managériale plutôt « contractualiste ».

Mais ce parti pris n’exclut pas la présentation objective des différents points de vue.

La vision théorique est d’autant plus affinée qu’elle s’appuie sur un engagement militant des 2 auteurs notamment au sein (mais il y en a d’autre) du Forum citoyen sur la RSE.

Enfin, quoique dense, ce livre est pédagogique.

Pour toutes ces raisons, le livre de Françoise et Michel est, de mon point de vue, appelé à devenir une référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’entreprise et la RSE.

Avant de discuter les thèses du livre, je me suis livré à un exercice de comparaison globale entre le livre des auteurs en 2004 « Mythes et réalités de l’entreprise responsable » et le livre d’aujourd’hui.

Il y a un monde entre ces deux livres !

Cela démontre deux choses :

- En 10 ans la réflexion des deux auteurs s’est approfondie,

- et surtout en 10 ans la RSE a parcouru un chemin important même si vous notez dès l’introduction et à juste titre : « Le concept de RSE n’est pas plus aisé à définir aujourd’hui qu’il y a une dizaine d ‘années car il s’est propagé sans acceptation commune ».

En 2004, la RSE était une notion confidentielle. Les débats sur ISO26000 commençaient juste. On parlait à peine dans les entreprises de parties prenantes (encore moins de la théorie des parties prenantes concept central dans la RSE et sa propagation mais comme vous le soulignez qui à des limites : manque de représentativité, asymétrie des représentativité actionnaires/sous traitants ce qui limite la définition de l’intérêt général par une simple délibération entre parties…) encore moins de leur intervention, de leur consultation et de partenariats avec elles. Les Etats ne s’étaient pas vraiment penchés sur le sujet et la directive de l’Union européenne enjoignant les Etats à définir un Plan National RSE dans chaque Etat n’existait pas. Comme la RSE englobe les droits de l’homme et l’environnement, les principes Ruggie sur les droits de l’homme et les sociétés transnationales n’existaient pas (2011) et les débats sur la justice environnementale et sur le climat non plus.

Il y a donc un chemin parcouru mais est-il suffisant ?

Tout en reconnaissant les avancées vous semblez pencher pour le non. J’aimerais bien vous entendre sur ce sujet car finalement si l’on considère que « la RSE est un terrain d’intervention sociale pour les acteurs » cela veut dire que les acteurs restent encore timides sur le sujet.

Sur ce point, j’ai été très intéressé par votre chapitre 4 qui s’appelle « les dynamiques relationnelles des acteurs ».

Vous analysez d’une façon exhaustive les différentes stratégies notamment des ONG (plaidoyer, consultation, coopération, philanthropie..) mais aussi des organisations syndicales, des investisseurs ISR et des consommateurs dont vous notez à juste titre que leur représentation est complexe.

Concernant les ONG, vous posez la question « les ONG constituent-elles des contre-pouvoirs aux puissances économiques mondialisées ? » Je reste un peu interrogatif sur la réponse que vous suggérez et que l’on peut résumer par la lecture d’un passage de votre livre page 107 : « Ainsi les firmes ont subi un processus de délégitimation due à l’élargissement sans contrôle de leur domination, alors que les organisations de la société civile alimentent cette crise de légitimité tout en offrant un horizon moral vers lequel les firmes sont conviées à s’orienter ».

Sur les syndicats vous faites une remarque au regard de leur vision différente de celle des ONG. Ainsi page 106 vous écrivez : « Le fait que les syndicats considèrent la RSE comme faisant partie du dialogue social, alors que les ONG estiment que le dialogue social est un aspect de la RSE, illustre bien la différence d’approche entre deux mondes qui apprennent cependant de mieux en mieux à se connaître et à travailler ensemble… »

J’en viens maintenant aux réactions des entreprises elles-mêmes.

Vous avez un paragraphe page 122 qui s’appelle « La réactivité des milieux d’affaires : le business case comme compromis ». Je serais très content que vous précisiez votre approche qui est très incisive.

Je pense que vous abordez là le débat sur l’auto régulation v/s la régulation institutionnalisée ; la soft law v/s la hard law.

Sur ce point j’apprécie particulièrement que vous sortiez clairement des oppositions classiques et parliez plutôt de combinatoires. Ainsi page 126, vous écrivez : « Les initiatives et expériences en cours constituent l’ébauche de nouvelles formes de régulation mondiale et peuvent dessiner l’esquisse d’un nouveau contrat social mondial. Cette régulation prend des formes diverses et hybrides qui combinent conventions internationales interétatiques, réglementations nationales, normes professionnelles privées, corégulation et démarches volontaires des entreprises, c’est à dire des combinatoires soft law/hard law ».

En somme ISO 26000 -norme privée- et la récente Proposition de projet de loi sur le devoir de vigilance -norme publique future- participent de la même façon à la promotion de la RSE.

Je m’interroge si ce débat soft law contre hard law n’est pas le même qui a agité (et agite encore) les débats sociaux entre la Loi et le Contrat comme générateurs de droit social alors que l’étude de l’histoire sociale nous montre que les deux y ont contribué.

J’en viens sur un sujet qui me tient à cœur le Social Business. Je dois dire que dans ce livre très construit et rigoureux, il s’agit d’un passage qui me laisse perplexe. Vous écrivez ainsi en page 182 : « Ainsi, même si les frontières sont souvent floues et peu étanches, le principe du social business ne peut être confondu avec celui des démarches RSE : partant d’un objectif économique, elles visent à intégrer des préoccupations sociales au sein d’une activité qui n’avait pas été conçue a priori pour cela, alors que le social business partant au contraire d’un objet à utilité sociale, conduit à marchandiser le service rendu ». Je peux entendre votre point de vue si vous faites référence à des expériences peu convaincantes de développement de social business en lieu et place de services publics privatisés dans des pays développés (Royaume uni par exemple). Mais cela, à mon avis, n’est pas le modèle dominant de l’entrepreneuriat social et pas le cas dans les pays les moins développés.

Votre livre est aussi parfois descriptif. J’ai ainsi reconnu beaucoup de choses vécues dans votre description du directeur du développement durable comme un « marginal sécant » (expression que vous empruntez à Crozier) et qui joue un peu un rôle d’interprète ou d’intermédiaire entre les dirigeants de son entreprise et les parties prenantes. C’est vrai que parfois c’est cocasse !

Je voudrais enfin conclure sur votre dernier chapitre « vers une conception renouvelée de l’entreprise » et sur votre conclusion générale.

On y sent une volonté de proposer des pistes à l’usage des différents acteurs.

Plusieurs ont retenu mon attention : une approche par les droits et les devoirs des entreprises, des propositions sur leur gouvernance plus partenariale, l’articulation de la responsabilité de l’entreprise avec ses filières et ses territoires, une réflexion sur l’utilité sociale…etc.

Ces propositions sont lancées maintenant dans le débat public et c’est un autre des mérites de ce livre.

Ce livre très documenté ne propose rien de moins qu’un ré encastrement de l’entreprise dans la société cela en essayant de clarifier et redynamiser la notion de RSE en la débarrassant de toute vision utilitariste. C’est une réflexion utile et d’actualité.

Ce livre est donc à mettre en toutes les mains…